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View Full Version : Alexis Carrel :philosophe du naturisme



Elveon
03-14-2009, 09:55 PM
Michel VADEE
Club du Soleil de Poitiers

A maintes reprises et de façon récurrente, en particulier après lecture du Manifeste du Club du Soleil d'Albert Lecoq, dans sa version originelle, des adhérents de nos Clubs se sont étonnés de voir cet auteur porté au rang des théoriciens bénéfiques au mouvement naturiste. Pour tenter de répondre à ce questionnement, notre ami Michel Vadée, philosophe de formation, adhérent de longue date du Club du Soleil de Poitiers, à la demande déjà ancienne de la rédaction, a accepté d'aller y regarder de plus près. Nous ne pouvons que le remercier pour la quantité et la qualité du travail fourni. La parution simultanée d'un article sur Carrel, dans le dernier numéro de la Vie au Soleil, n'est pas l'indice d'un sujet à la mode. Il s'agit, en fait, d'une pure coïncidence mais qui démontre que c'est une vraie question qui se pose dans le mouvement.


"Certains posent encore parfois la question : comment se fait-il que Kienné de Mongeot, Albert Lecocq, et beaucoup d'autres, aient pu recommander L'Homme, cet Inconnu d'Alexis Carrel (1), quasiment sans émettre de réserves ? Cette question n'a guère été abordée dans la presse naturiste. Dans le Manifeste du Club du Soleil, rédigé par Lecocq en 1950, on pouvait lire jusque vers 1990-95: "Le Club du Soleil approuve, dans son ensemble, la pensée naturiste telle qu'elle s'est dégagée depuis Hippocrate jusqu'à Alexis Carrel" (2)

Or, Lecocq ne faisait que suivre K. de Mongeot, premier à louer le livre. De fait, Carrel a longtemps eu très bonne presse dans de larges cercles en France. L'Homme, cet inconnu a connu, dès sa parution, un succès difficile à imaginer aujourd'hui. Prix Nobel de médecine (1912), Carrel jouissait d'une notoriété justifiée dans son domaine. Mais en 1950, ignorait-on qu'après sa longue carrière à l'Institut Rockfeller pour la Recherche médicale de New-York (1906-1939), il s'était compromis avec le régime de Vichy de 1940 à 1944 ?

Pourtant, La Vie au Soleil, revue créée en 1949 et dirigée par A. Lecocq, pionnier d'un naturisme social et ouvert, a mis son livre au rang des ouvrages "de base" pour les naturistes. De même, après 1950, dans sa revue Vivre, K. de Mongeot renouvelle le vibrant éloge qu'il en avait fait dès 1935. Nous sommes très surpris que ni l'un ni l'autre n'ait dénoncé les thèses élitistes, sexistes et racistes soutenues partout dans l'ouvrage. Le plus étonnant, c'est qu'ils n'aient "pas vu" que, dans son dernier chapitre, s'alarmant du nombre élevé des malades mentaux (3) et des criminels encombrant hôpitaux psychiatriques et prisons, Carrel n'y allait pas par quatre chemins. Pour alléger ce fardeau social et "améliorer la race", il proposait les grands moyens : dressage "par le fouet" et élimination des "incurables" par le gaz grâce à "un établissement euthanasique" ! (4)


L'éloge du livre de Carrel dans la littérature naturiste

Dès la parution de L'homme, cet inconnu, Kiéné de Mongeot le salua très chaudement et en donna des extraits (Vivre n° 188, 1er déc. 35 ; voir encadré). Puis, le 15 janvier 1936, Vivre publia un compte-rendu de six grandes pages : "Le cri d'alarme du Dr A. Carrel et la doctrine de Vivre" signé " Philosophus ", nom de plume de Jean Didier (5). Ils seront les seuls à faire des réserves sur les thèses de Carrel, ou plutôt sur les méthodes de " reconstruction de l'homme " préconisées à la fin de son livre"(6).

Après la renaissance des groupes naturistes à la Libération, A. Lecocq - ancien du Sparta-Club (section du Nord) -, loue le livre et en conseille la lecture sans aucune mise en garde. L'homme, cet Inconnu figure souvent parmi les " Ouvrages de Culture Naturiste " recommandés par La Vie au Soleil (7). Fougerat de Lastours fait de même à l'occasion (8). La Vie au Soleil (n° 13, mars 51) contient un compte-rendu tout aussi favorable des Réflexions sur la conduite de la vie, oeuvre posthume de Carrel éditée par son épouse. En septembre 1952, la biographie de Carrel du Dr Robert Soupault fait l'objet d'un article où on défend le "grand savant" contre les "sarcasmes de certains" et la "sourde hostilité de l'Eglise catholique" (La Vie au Soleil, n° 24). Plus tard, le Dr Herscovici, membre de la Commission d'Hygiène du Département de la Seine, met une citation de Carrel en tête de ses articles dans la Vie au Soleil (9)

Qu'apprécie-t-on dans le livre ? Quelles affinités se reconnaît-on avec les idées de Carrel ? Cela ne ressort guère des simples mentions du livre, ni des quelques citations dont on se sert comme exergues. En 1949, dans sa plaquette Le naturisme en 10 règles (p. 26), Lecocq dit seulement : " Comme l'a remarquablement souligné le Dr Alexis Carrel, l'homme n'a pas évolué en rapport du progrès matériel ; il y a déséquilibre et désaccord" (10)

Dans La vie au soleil, des formules de Carrel sont utilisées, parmi une quantité d'autres : de Gandhi, Russell, Einstein, ... Dans un en-tête signé " A.-L. " précédant un article pris d'une revue anarchiste qui niait qu'il y eût une "philosophie" naturiste, Lecocq proteste en avril 1951 en s'appuyant sur l'autorité de Carrel (11) : " On peut harmoniser notre vie avec les exigences de la nature sans déshumaniser l'individu. Le Dr. Alexis Carrel, dans ses Réflexions sur la conduite de la vie, qui peut être considéré comme un exposé de la philosophie naturiste, souligne la nécessité d'obéir aux lois naturelles, parallèles à l'ascension de l'esprit, laquelle permet à l'homme de contrôler ses instincts. " (La Vie au Soleil, n° 14).

Voilà l'idée principale que Lecocq retenait : " obéir aux lois naturelles ". Quinze ans après, en 1966, à côté de l'éditorial de Lecocq, en première page, on " conseille aux débutants la lecture des monographies publiées [...] dans la collection ARENA, ou [...son] catalogue [...] d'œuvres sélectionnées se rapportant au naturisme, au nudisme, à l'hygiène, la diététique, [...], auxquelles il faut ajouter [...] des ouvrages de philosophie de base, comme L'homme, cet Inconnu d'Alexis Carrel (la Vie au Soleil, n° 103). Le grand mot est lâché : " la philosophie de base " des naturistes! Diable ! En quoi consiste donc cette "philosophie" qui se serait trouvée aussi chez Carrel ?

Donc, en 1951, Lecocq évoque le respect des "lois naturelles", thème cher aux naturistes : d'ailleurs il publie une série d'articles sur ce sujet (12) . Or, justement, Carrel, faisant le procès de la civilisation moderne, mécanique, industrielle et urbaine, clamait qu'elle violait "les lois de la nature et de la vie". Telle était aussi l'idée que Jean Didier retenait au cœur de son analyse du livre en 1936 : L'homme, cet inconnu "vérifie tellement les doctrines que nous propageons depuis dix ans, que nous n'insisterons jamais assez sur les vérités ... qu'il accumule et crie ", en particulier " l'antagonisme entre le progrès physique mécanique et le progrès mental et moral" (Vivre, 15 janv. 1936).

K. de Mongeot, J. Didier, puis Lecocq et les naturistes en général, félicitèrent donc Carrel pour avoir dressé un réquisitoire en règle contre la société contemporaine, contre le machinisme, le règne de la mécanique et de la chimie, contre les cités industrielles, causes des grands fléaux sociaux : méfaits des conditions du travail en usine, mauvaise alimentation (critique du pain blanc), abus de l'alcool, du tabac, des drogues, pandémies : syphilis, tuberculose..., enfin, crise de la natalité, crise des mœurs (divorces, avortements), nombre important d'individus faibles ou débiles, des criminels, etc. (13) Carrel n'était pas original. A l'époque, nombreux furent les observateurs qui diagnostiquèrent un affaiblissement général des populations occidentales et qui parlaient de leur "dégénérescence " !

Les hygiénistes, les médecins "naturalistes", les nutritionnistes, diététiciens, etc., en particulier les pionniers des divers courants " naturistes " y ont reconnu leurs analyses et leurs conclusions . Chaque page du livre de Carrel apportait la confirmation de leur diagnostic des maux de la société moderne. Carrel y ajoutait un talent certain prétendant parler en praticien et médecin ; il se voulait au-dessus de la mêlée, affirmait ne procéder qu'à des " observations ", et révoquait toute " théorie " ou philosophie préconçue. Il mettait en accusation la démocratie, critiquait les mesures en faveur des pauvres, des malades et des déshérités. Il fallait, disait-il, abandonner les lois sociales, revenir à la " sélection naturelle ", aux vieilles traditions qui forgent les élites fortes : laisser jouer les lois naturelles ", les mœurs et pratiques ancestrales que la civilisation détruisait : restaurer la famille, l'austérité de l'effort et du travail, pour refaire des élites ! Le thème de la dégénérescence des masses servait beaucoup à Carrel pour enfoncer le clou et faire passer son idée centrale de " reconstruction de l'homme " par la régénération des " races blanches " qui avaient fait l'Occident.

Parmi les naturistes, seuls quelques-uns (K. de Mongeot et J. Didier) émirent des réserves, mais combien timidement et seulement en 1935-36 ! Dans l'ensemble, ils ont approuvé le diagnostic et le pronostic, récusant seulement l'Institut d'étude de l'homme que proposait Carrel pour piloter la mise en pratique de mesures concrètes ! Ils prétendaient, eux, que le sport, la vie saine, la pratique des activités de plein air et la gymnité, offraient la solution, déjà mise en œuvre avec succès dans leurs communautés privées. Ainsi, les fondateurs du naturisme français semblent avoir voulu "profiter" de la notoriété de Carrel et du succès de son livre. Mais était-ce bien la motivation fondamentale de leur éloge de Carrel ?

"Je recommande particulièrement aux lecteurs de Vivre l'ouvrage du Pr Alexis Carrel : L'homme, cet inconnu. Il leur permettra de découvrir les aspects inconnus de l'homme civilisé et leur donnera confiance dans les doctrines de " Vivre " lesquelles concordent - et c'est un immense honneur pour elles - avec certaines idées du célèbre praticien." K. de Mongeot, Vivre-Santé, 1er déc. 1935

"Tout l'enseignement du Dr Carrel, comme celui de K. de Mongeot, se résume, en effet, en cet appel têtu et opiniâtre : " Prenez garde. La Civilisation présente nous tue : échappez au Moloch du machinisme, si vous voulez vivre une vie humaine ". Les moyens seuls diffèrent. M. Carrel vise à constituer un Aréopage tout-puissant de savants : c'est le sommet social. Nous, ici, DES MAINTENANT, nous voulons sauver la masse humaine par des moyens directs ; et nous prétendons avoir raison. " [....]

Selon Carrel, "dès maintenant, il est impératif, il faut que tous ceux qui ont charge d'âmes - et de corps - éducateurs, écrivains, prêtres, médecins, renonçant à leurs misérables querelles, à leurs vils appétits individuels et égoïstes, enseignent résolument aux autres hommes, ... qu'ils doivent transformer leurs mœurs, leur genre de vie, leur mentalité tout entière sous peine de disparaître lamentablement, eux et tout ce à quoi ils se disent attachés.

Certes, constamment, il [Carrel] préconise le culte des hommes résistants (15) et des héros, il vilipende l'égalité démocratique sottement niveleuse, il tempête durement contre " la trahison des femmes " trop souvent oublieuses de leur rôle véritable ; mais il se contente de proposer un eugénisme à portée problématique, et surtout la création d'une sorte d'institut des Sciences de l'homme (conçu sur le modèle de la Cour suprême des Etats-Unis) qui régirait souverainement le domaine de la thérapeutique collective.

Il nous semble au contraire que c'est tout de suite et sans tarder que la tâche de cette Réforme fondamentale doit être entreprise .... Ou la Civilisation changera son orientation, ou la race blanche d'abord disparaîtra. D'immenses événements se préparent, annonciateurs de cette confrontation des Jaunes et des Blancs ; où ceux-ci vaincront difficilement, où de toute façon, ce serait la fin de notre ère culturelle ".



Notes
1
Paru en septembre 1935, à la fois en anglais et en français, il (L'Homme : Cet Inconnu) fut le premier best-seller mondial du XXe siècle (60 éditions aux Etats-Unis en 4 ans). En France, les ventes atteignirent 31.000 exemplaires fin 1935. Dès 1936, il était traduit en treize langues. Plus d'un million d'exemplaires vendus en France de 1935 à 1990 !

2
Ce paragraphe a été purement et simplement supprimé vers 1995, le reste étant inchangé. On trouve ce texte dans le dossier de la FFN consultable sur Internet à "naturisme".

3
"Les maladies mentales à elles seules sont plus nombreuses que toutes les autres maladies réunies" (L'Homme, cet inconnu, p. 222). "Pour la perpétuation d'une élite, l'eugénisme est indispensable" (p. 409) : "L'établissement par l'eugénisme d'une aristocratie biologique héréditaire serait une étape importante vers la solution des grands problèmes de l'heure présente" (p. 412).

4
"Ceux qui ont tué, volé, enlevé des enfants, dépouillé les pauvres, qui ont gravement trompé la confiance du public, un établissement euthanasique, pourvu de gaz appropriés, permettrait d'en disposer de façon humaine et économique" (ibid., p. 434), ce que le régime national-socialiste d'A. Hitler mit en oeuvre avec le programme 7.4 en 1940, se couvrant sans aucun doute de la haute autorité du Dr Carrel, explique Lucien Bonnafé (voir Lucien Bonnafé et Patrick Tort, Alexis Carrel, Jean-Marie Le Pen et les chambres à gaz. Paris, éd. Syllepse, 1992). De plus, Carrel eut certainement sa part de responsabilité dans "l'extermination douce" de milliers d'internés psychiatriques en France durant la Seconde Guerre Mondiale, En effet, ils n'eurent pas droit aux suppléments alimentaires qui étaient de règle dans les autres hôpitaux, d'où un nombre élevé de "morts de faim". Seuls, un ou deux psychiatres avaient tenté de dénoncer ce scandale en 1941-1942. Voir Max Lafont. L''extermination douce : la mort de 40.000 malades mentaux dans les hôpitaux psychiatriques en France, sous le régime de Vichy. Ed. de l'AREFPPIn 1987, Mais cela ne fut découvert et établi que vers 1980.

5
Fidèle collaborateur de Vivre, professeur érudit, Jean Didier était un ancien père jésuite et un vieil adhérent du Sparta-Club de de Mongeot (ce club gymnique avait développé diverses sections en région parisienne et en province)

6
Vivre reviendra plusieurs fois dans les mois suivants sur le livre de Carrel, mais sur des points tout à fait mineurs. Face à des critiques marginales un peu vives,du Dr Pathault, K. de Mongeot, qui publie sa lettre, prend la défense de Carrel, voulant faire "la part du feu" (Vivre, n° 190, 1er février 1936).

7
Elle mentionne le livre de Carrel dans ses n° 11, nov. 50, 12, janv. 51, 15, mai 51, 22, mai 52, 25, nov. 52, 45, fév. 56, etc.

8
"La grande figure du Dr Carrel ne pouvait être absente du Salon "Nature et Santé" et ses ouvrages - somme de son expérience d'homme et de savant - édités par Plon, ont leur place dans la bibliothèque de tout naturiste" (Nature et Santé, Diététisme et Héliose, Médecine et Prévention, Collection Vie et Lumière, n° 12, 1953, p. 57). Mis à part ce coup de chapeau, il ne semble pas que Fougerat se soit référé à Carrel dans ses ouvrages. Nous n'avons effectué qu'un rapide sondage dans "Naturisme", journal des Drs. Durville, sans trouver de mention de Carrel en 1936. Certains auteurs de livres sur le naturisme font figurer le livre de Carrel dans leur bibliographie : Ph. Russo (1962), G Schwab (1963), A. Bara (1974)... L'ont-ils lu ou se fient-ils au fait que de Mongeot, puis Lecocq, et leurs revues l'aient recommandé ?

9
"Sénescence, rajeunissement et Vie naturiste", la Vie au Soleil, n° 57-58-59 en 1958, articles précédés d'une citation de Carrel en exergue : "Afin de durer, la société et l'individu doivent se conformer aux lois de la vie". Lecocq aussi avait parfois mis en exergue à ses éditoriaux une phrase de Carrel (n° 22, mai 52, N) 23, juill. 52). D'autres se réclament de lui en cours d'article (A. Barbé, n° 39, janv. 55). Il ne semble pas que Fougerat de Lastours se soit appuyé sur Carrel. Il faudrait aussi chercher du côté des Docteurs Durville et dans les livres des naturistes (Dr Poucel, Dr Pathault, etc.) à partir de 1935.

10
Idée alors banale : tout le monde connaissait le mot de Bergson : Nous avons besoin d'un "supplément d'âme".

11
De même, K. de Mongeot, poursuivi par le parquet de Liège pour la publications de photos de "trois jeunes filles, saines, belles et souriantes", s'était référé à deux reprises au livre de Carrel pour en faire un témoin de sa défense (Vivre, n° 191, 1er mars 1936).

12
"Les lois de l'hygiène naturiste". La Vie au Soleil, n° 19 à 25 (nov. 51-nov. 52)

13
Carrel était loin d'être le premier et le seul à faire un tel diagnostic de "dégénerescence" générale des nations occidentales : en fait, il compile et pille ses contemporains. Drouard le montre bien dans son livre très documenté : Une inconnue des sciences sociales : La Fondation Alexis Carrel. MED-MSH, Paris, 1992.

14
K. de Mongeot parle souvent de la "régénération" de l'individu. Le mouvement de Fougerat de Lastours se définit comme "Ligue de Régénérescence physique et mentale". Cette idée de régénération est omniprésente dans les ouvrages naturistes à cette époque.

15
Leitmotiv de K. de Mongeot et de sa revue Vivre-Santé : la résistance physique et mentale peut être retrouvée par la pratique fréquente et régulière d'exercices physiques en état de gymnité, alliée à une hygiène rigoureuse et des moeurs "spartiates" : telle était l'éthique de son mouvement, que couronnait le culte de la beauté, mis en oeuvre dans les section du Sparta-Club.

http://www.ffn-naturisme.com/ffnnouv/nouv3/index.htm