L’amer silence du pape Pie XII

Dans un article publié le 13 mai par le « Corriere della Sera », l’historien Andrea Riccardi, par ailleurs fondateur de la Communauté de Sant’Egidio, apporte de nouveaux éclairages sur l’attitude de Pie XII et du Vatican face à la Shoah. Le Vatican avait des informations sur la Shoah mais évita de la dénoncer, préférant mener une action humanitaire souterraine. Le pape avait conscience que ce choix l’exposerait à des critiques.

Le 10 octobre 1941, Pie XII reçut Mgr Angelo Roncalli, venu d’Istanbul, qui nota ensuite : « Il m’a demandé si son silence sur le comportement du nazisme n’était pas mal jugé. » Le mot « silence » est aujourd’hui utilisé par ceux qui critiquent le pape Pacelli. Il l’utilisait donc déjà lui-même pendant la guerre, pour désigner un choix conscient, même si c’était un choix douloureux. Avant Roncalli, il avait reçu Luciana Frassati, de retour de Pologne, qui lui avait dit qu’il y était vu avec hostilité, car il n’intervenait pas en faveur des catholiques polonais.

Le pape avait répondu : « La gratitude n’est pas de ce monde. »« Crime de silence » : c’était l’accusation de certains milieux catholiques polonais face à l’absence de prise de position du Vatican.

C’est également ce que rapporta au pape, en novembre 1941, Don Pirro Scavizzi, prêtre romain qui s’était rendu en Pologne et en Ukraine, occupées par les Allemands, et avait vu des scènes d’horreur. Il parla au pape de la lourde persécution de l’Église en Pologne : « On aimerait entendre une position idéologique, claire, publique et décisive », lui a-t-il rapporté. Il l’informa également des massacres des Juifs. En octobre 1942, de nouveau reçu par le pape, après un nouveau voyage, il calculait que deux millions de Juifs avaient été tués à l’Est.

Le mot « silence » concerne alors davantage les Polonais que les Juifs. Il exprime le choix du pape pendant la guerre mondiale, un terrain peu visible pour un catholicisme divisé entre des pays en conflit. Les nouvelles affluaient au Vatican, bien qu’elles n’aient pas toujours été facilement vérifiables. On ne peut pas dire que le pape n’était pas au courant des massacres des juifs, comme l’ont parfois affirmé ses défenseurs. De même, on ne peut pas dire aujourd’hui que ce soit une découverte que de trouver des documents sur les massacres des Juifs parmi les papiers du Vatican. « Actes et Documents », dans les années 1960 et 1970, en ont déjà publié beaucoup.

L’ouverture des archives du Vatican sur Pie XII (en mars dernier, mais interrompue après cinq jours pour cause de Covid-19) apportera de nouveaux éléments. Parmi ce qu’il a été possible de voir, il y a des documents terribles, comme trois photos, sur lesquelles on voit des Juifs nus avant une exécution, avec un regard terrorisé, puis des soldats allemands enterrant des cadavres. Les photos, prises par un témoin en Pologne, ont été transmises en avril 1943 au nonce en Suisse, Mgr Filippo Bernardini, par Adolf Silberschein, un Juif de Lviv, alors en Suisse à la tête d’un comité pour les Juifs ; quelqu’un qui s’est battu à mains nues pour sauver des vies.

Les photos se trouvent dans le fonds de la nonciature en Suisse. À la différence de rapports sur les Juifs de Roumanie et de Transnistrie, elles n’ont pas été transmises par le nonce et n’ont donc pas été vues au Vatican. Elles sont également un témoignage impressionnant. Les nouvelles recherches dans les archives du Vatican ajouteront des pages supplémentaires à une histoire qui n’a pas fini d’être fouillée. Ces archives permettent de voir comment le Vatican a été un observatoire particulier des affaires européennes et pas seulement de reconstituer l’activité du pape.

Il y a des moments durant la guerre où une forte pression s’exerce sur Pie XII pour un acte public contre les nazis. En août 1942, une personnalité faisant autorité comme le métropolite gréco-catholique de Lviv, Mgr Andrij Szeptycki (il avait d’abord accueilli les nazis comme des libérateurs de l’occupation soviétique après le pacte Molotov-Ribbentrop), informa le Vatican des massacres des Juifs. Peu de temps après, il y a eu une offensive diplomatique américaine. Myron Taylor, représentant de Roosevelt, accueilli avec beaucoup d’attention au Vatican en septembre 1942, était porteur d’une demande d’intervention du pape pour les civils, les prisonniers de guerre, les Juifs. Ennio Di Nolfo a publié en 1978 le rapport sur les crimes nazis contre les Juifs remis par Taylor au Vatican (déjà publié par le bureau historique du Département d’État). Les Anglais, moins influents au Vatican, intervinrent également.



La mission Taylor soulevait plusieurs questions. Les informations américaines avaient-elles besoin de confirmations ? Une condamnation était-elle nécessaire ? Dans une note, Mgr Angelo Dell’Acqua, assistant à la secrétairerie d’État, a soupçonné une « exagération » dans les nouvelles et un but politique dans l’opération. Le fonctionnaire - ainsi qu’il ressort de diverses notes de 1943 - était souvent en faveur de la « prudence » et ne comprenait guère le caractère dramatique des événements. De plus, il y avait différentes sensibilités au Vatican : le cardinal Nicola Canali, pro fasciste, était pour se tenir à l’écart et ne pas cacher les Juifs. Finalement, il fut décidé de répondre aux Américains que le Saint-Siège avait reçu des informations sur des « traitements sévères contre les Juifs », mais qu’il ne pouvait pas en contrôler la validité.

Pie XII, dans le message radiophonique de Noël 1942, a condamné - sans citer de noms - la mort ou « l’extermination progressive » de centaines de milliers de personnes « pour des raisons de nationalité ou de race ». Tittmann, le collaborateur de Taylor, lui a fait part de certaines critiques sur son message parce qu’il était générique. Le pape a répondu que « lorsqu’il parlait d’atrocités, il ne pouvait pas nommer les nazis sans mentionner les bolcheviks et cela, selon lui, ne plaisait peut-être pas aux Alliés ». Tittmann en convint. De son côté, Pie XII, en 1941, avait appuyé le choix de Roosevelt de s’allier avec les Soviétiques contre les nazis auprès des catholiques américains hostiles à un tel choix.

Pie XII voulait éviter que le Saint-Siège ne finisse par se ranger du côté d’un des partis. Il ressentait la difficulté de l’Église à maintenir unis les catholiques divisés par la guerre et la propagande. Il craignait la pression nazie sur les catholiques allemands ou sur les Polonais otages du Troisième Reich. Il a choisi, pour préserver l’Église comme espace humanitaire et d’asile, d’intervenir diplomatiquement, de promouvoir une paix négociée (de plus en plus lointaine). C’était la philosophie de l’impartialité active sur le plan humanitaire, déjà utilisée en 1914-1918. À l’époque, Benoît XV, dont Pacelli avait été le collaborateur, disait avec amertume et ironie : « Notre impartialité ne nous fait que des ennemis. »

Au Vatican, il y a eu des pressions pour changer de ligne. Mgr Respighi, qui avait étudié avec Pacelli, espérait « une parole forte et solennelle du Saint-Père pour la défense de l’humanité ». Mgr Tardini, proche collaborateur du pape, a examiné en mai 1942 la possibilité d’un acte public de défense des catholiques polonais « pour condamner et protester contre tant d’injustices ». Il conclut qu’il valait mieux l’éviter pour ne pas être utilisé par les Alliés, alors que le gouvernement allemand « aggraverait encore la persécution contre l’Église en Pologne et empêcherait par tous les moyens que le Saint-Siège ait des contacts avec l’épiscopat polonais ».

Le modèle sur la question polonaise est similaire à celui appliqué peu après aux massacres des Juifs. On a opté pour une action humanitaire et diplomatique. La persécution antisémite était considérée comme très grave (dans une note de mai 1943, on estime à 100 000 le nombre de Juifs survivants en Pologne sur 4 500 000), mais elle était considérée comme un aspect du grand mal de la guerre. À l’évidence, en regardant les trois terribles photos qui émergent aujourd'hui des archives du Vatican, on ressent combien les instruments diplomatiques étaient inadéquats face à un drame immense et sans précédent.

https://www.la-croix.com/Debats/Foru...FlZWMifQ%3D%3D

[Les Alliés, par l’intermédiaire de Myron Taylor, poussaient le Vatican à faire des déclarations imprudentes pour provoquer une réaction allemande, qui aurait été interprétée comme une agression anticatholique. Pie XII n’est jamais tombé dans ce piège, et c’est ce qui lui est reproché hors contexte.

Le 24 décembre 1942, dans un long message radiophonique de Noël, Pie XII évoqua les « centaines de milliers de personnes, qui, sans aucune faute de leur part, et parfois pour le seul fait de leur nationalité ou de leur race, ont été vouées à la mort ou à une extermination progressive ».

Ce message, en italien, retransmis une fois, ne mettait en cause ni les Juifs ni les Allemands, mais plutôt les victimes de la guerre en général.

Pie XII ne pouvait pas dénoncer en décembre 1942 ce que les Alliés eux-mêmes ne firent pas huit mois plus tard. Victor Cavendish-Bentick, chef du Joint Intelligence Committee, avait écrit en date du 27 août 1943 dans une note manuscrite restée longtemps secrète : « Notre histoire sur la chambre à gaz a bien marché, mais ne courons-nous pas le risque d’être démasqués quand on apprendra que c’est un bobard, au risque de provoquer l’effondrement de la crédibilité de nos actions de guerre psychologique ? N’est-ce pas le moment de laisser tomber cette affaire et de nous concentrer sur les autres filons que nous exploitons ? »

Cavendish-Bentinck travaillait en étroite collaboration avec David Bowes-Lyon, président du Comité pour la propagande clandestine. Ce membre de la famille royale était le frère cadet de la reine, elle-même mère d’Elisabeth II. David Bowes-Lyon était donc son oncle et le cousin de Victor Cavendish-Bentinck.

Ce sont ces deux éminentes personnalités apparentées de très près à la famille royale qui ont fabriqué les rumeurs sur les chambres à gaz, propagées dès 1942 par la BBC et reprises à leur compte par des «observateurs » locaux qui les répandirent ensuite avec le succès que l’on connaît…

A la suite de la note de Victor Cavendish-Bentinck, le Foreign Office envoya le jour même un télégramme à Washington, avec copie à Moscou, demandant qu’aucune allusion ne soit faite aux « chambres à gaz homicides ». Mais alors, pourquoi les Alliés renoncèrent-ils à accréditer sur le moment une rumeur d’une telle portée pour leur propagande de guerre ?

Parce qu’ils ne voulaient surtout pas cautionner publiquement de telles allégations, craignant que les autorités allemandes ne les prennent au mot en autorisant la visite d’une commission d’enquête neutre susceptible de découvrir la vérité, comme ce fut le cas avec le massacre des officiers polonais à Katyn. Une commission d’experts indépendante, dirigée par le professeur Naville de Genève, s’était rendue sur la scène du crime pour conclure à la culpabilité des Soviétiques.

On comprend pourquoi il ne fallait surtout pas éventer l’histoire des chambres à gaz pendant la guerre puisqu’il aurait été possible pour les Allemands de prouver qu’il ne s’agissait-là que d’un bobard de guerre imaginé par les services de Cavendish-Bentinck, comme il le reconnaît lui-même dans sa note secrète…

Fin diplomate, Pie XII ne voulait tout simplement pas se compromettre en cautionnant une rumeur fabriquée de toute pièce par la propagande de guerre britannique, au risque de perdre lui-même toute crédibilité.]

BOCAGE-INFO - Dépêche No 102/2020